Oui j'ai peur, j'ai peur d'une belle peur. 
Celle de voies elliptiques issues des nues d'enfer. 
La peur de me noyer dans cette fange immonde 
D'un paradis bleuté inondé de narcisses. 
Peur des fleurs de l'oubli, des laideurs abyssales 
De l'erreur imbécile que je ne peux commettre. 
La peur de succomber de l'excès d'oxygène. 
Peur de rien de plus que celui que je suis. 
Une ombre derrière l'arbre. 
Cette ombre de l'ombre qui ne se pourra pas. 
 
Seule la lumière peut l'ombre. C'est elle que je recherche. 
Je file sur le chemin éclairé de lucioles, 
Flottant, mouvant, lustré par la rosée. 
Les herbes, folles bien sûr, me saluent au passage. 
Se déploient, se replient. Et se moquent de moi. 
La cascade s'est tu. Elle n'a plus rien à dire… 
Je passe sans un regard. 
Où suis-je à cet instant ? Un nuage le sait ! 
Autant que le daguet qui furtif se dérobe. 
Il ne veut pas attendre le rendez-vous fixé. 
Et choisit l'imprévu, la surprise, le délit. 
Il disparaît déjà et détourne ses yeux 
De mon chemin futile attaché au destin. 
Au sortir du bois, je ne l'avais pas vu, 
J'avais couru trop vite et j'étais devant moi. 
 
Suspension en trois points pour me rejoindre enfin. 
Cours, aussi vite que tu peux. 
Enjambe les barrières, allume tous les feux, 
Fais taire qui tu sais et ris au Wasserfall 
Éveille les Nicettes et égaye de tes doigts 
La vie multicolore. 
Un pied puis l'autre, saute dans chaque flaque, 
Éclabousse les bourgeois, fais rire les idiots. 
Les idiots bienheureux, les bourgeois ennuyeux. 
Claque fort les talons, lève les paumes au ciel. 
Et dans un aboiement, choisis qui tu éveilles. 
Convoque les astres d'or pour cueillir au printemps 
Les parfums qui t'honorent et ignorent le temps. 
 
Tu es un rêve immense, un lièvre monoclé, 
Un loup ensorcelé, une baleine sourde 
Ou un renard zélé. 
Accroche-toi aux feuilles et griffe toutes les branches, 
Sens chacune des plaies de la forêt qui pleure. 
Goûte le parfum des larmes des farfadets qui traînent 
Sous la mousse discrète. 
Et patiente ! 
Les couleurs se tiennent, les couleurs te viennent 
Et ta palette immense est celle de ce monde.

© Eric Benoit